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VOEUX 2020 A VILLENEUVE-LA-GARENNE

DISCOURS DES VOEUX 2020 – ELSA FAUCILLON

M. le Conseiller départemental, Cher Gabriel

M. le Maire de Gennevilliers, Cher Patrice

M. Le Député Maire honoraire, cher Jacques Bruhnes

Mesdames, Messieurs les élus de Villeneuve, Gennevilliers, Colombes, les représentants d’associations, des syndicats…

Mesdames, Messieurs, 

C’est avec beaucoup de plaisir que je vous accueille ici aujourd’hui. Les conditions pour obtenir une salle à Villeneuve n’ont pas été simples. Ce n’est pas très grave ! Votre présence nombreuse efface toutes les difficultés pour l’obtenir. Je souhaite à chacune et chacun d’entre vous mes meilleurs voeux pour vous, pour vos proches, votre famille. Une année où nos doutes sont le point de départ d’actions communes. 

Je parle de doutes car vous êtes nombreux à m’en faire part et ça ne vous rassurera peut être pas : j’en ai beaucoup aussi. Je suis pourtant convaincue que nous avons fort à faire tant la période est difficile, incertaine, violente pour l’humain et pour la nature, balayés par la puissance de destruction de l’ultra-libéralisme et sa course aux inépuisables profits. 

Pendant que des ressources sont, elles, épuisées, spoliées, que des espèces vivantes disparaissent, que des terres s’embrasent en Amazonie ou en Australie, les richesses sont accaparées par quelques uns.  L’actualité nous dit que le CAC 40 a battu des records en 2019 : 60 millards empochés par les actionnaires, 400 000 pauvres en plus. Le rapport OXFAM a calculé que si quelqu’un avait pu économiser l’équivalent de 8 000 euros par jour depuis la prise de la Bastille (14 juillet 1789), il n’arriverait aujourd’hui qu’à 1 % de la fortune de Bernard Arnault. Il n’a pas fait fortune en épargnant sur un livret A ! Ce rapport nous apprend aussi qu’à présent 7 milliardaires possèdent autant que les 30% les plus modestes. Depuis la crise de 2008 qui a asphyxié les peuples et détruit tant de vies : il y a donc 4 fois plus de milliardaires en France, avec une fortune 5 fois plus importante.  Mais ne nous y trompons pas cela est permis, favorisé, alimenté par les politiques mises en place. Les premiers budgets de la majorité En Marche ont renforcé leurs richesses. Tout cela s’est produit alors même que notre pays était traversé par le mouvement des gilets jaunes dès fin 2018 et aujourd’hui par la plus longue grève massive de la 5ème République.

C’est ce monde contesté depuis longtemps qui est aujourd’hui fragilisé par l’aspiration des peuples à prendre leur destin en main. Ce monde où l’on appelle puissants ceux qui nous dépossèdent.  A force de les appeler ainsi, « puissants » nous oublions notre capacité à croire en notre force pour gagner ensemble. Mais un peu partout dans le monde, les peuples font de nouveau confiance à leur force collective !

Rendez-vous compte de cette force : nous sommes dans la plus longue grève de la 5ème République. Hier encore une très grosse mobilisation qui répondait par la joie au coup de menton de Macron le matin même. Un mouvement soutenu par une majorité d’habitantes et d’habitants de ce pays et qui chaque semaine apporte son lot de nouvelles catégories professionnelles qui entrent dans le mouvement. 

Je veux ici remercier très sincèrement, très chaleureusement celles et ceux qui se battent si durement pour notre avenir et celui de nos enfants en tentant de faire tomber cette contre-réforme des retraites. Merci à vous les grévistes des transports (Olivier), de l’énergie (Karim), de l’enseignement, des collectivités présents ce midi. L’année dernière, le mouvement des gilets jaunes a fait éclater la dureté de la vie au quotidien, les inégalités territoriales, les services publics qui s’éloignent, au coeur du débat public. Les jeunes avec les marches pour le climat ont mis en lumière l’urgence, l’urgence à changer de modèle individuellement et collectivement. Ils nous disent qu’ils sont prêts à changer le monde,  car ils ne veulent pas condamner leur avenir. Ce que montre à présent ce mouvement sur les retraites, c’est le refus de voir disparaître la réalité concrète du collectif solidaire. Je reprends ici les mots de Jacques Rancière, philosophe qui est allé soutenir des cheminots sur leur piquet de grève : 

« Ce qu’ils veulent, c’est qu’il n’y ait plus de propriété collective, plus de collectifs de travailleurs, plus de solidarité qui parte d’en bas. Ils veulent qu’il n’y ait plus que des individus, possédant leur force de travail comme un petit capital qu’on fait fructifier en le louant à des plus gros. Des individus qui, en se vendant au jour le jour, accumulent pour eux-mêmes et seulement pour eux-mêmes des points, C’est pour ça que la réforme des retraites est pour eux si décisive, que c’est beaucoup plus qu’une question concrète de financement.  La retraite, c’est comment du temps de travail produit du temps de vie et comment chacun de nous est lié à un monde collectif. Toute la question est de savoir ce qui opère ce lien : la solidarité ou l’intérêt privé. »

Voilà ce qui se joue, voilà pourquoi nous irons jusqu’au bout, jusqu’au retrait ! Je ne sais pas vous mais moi dans cette grève, à côté de la fatigue et des galères car une grève ça se voit !, je vis des grands moments d’émotion. Si heureuse de voir ceux qui nous dépossèdent obligés de reconnaître que c’est le monde du travail et de la création qui fait tourner et rêver ce pays !  Émue d’entonner cette semaine si fièrement ensemble On est là ! On est là ! dans les rues de Gennevilliers au cours d’une manif aux flambeaux. Emerveillée par les danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris, bluffée par ses avocats qui jettent leur robe devant la Ministre, la larme à l’oeil au son des Esclaves de Nabucco chanté par le coeur de Radio France lors des voeux de leur Présidente. Admirative d’hommes et de femmes qui ne sont pas habitués aux micros, aux plateaux télé et qui détonnent par leur si intelligente sincérité, je pense à toi Linda, ne vous vexez pas messieurs, mais la sororité c’est aussi une condition de la lutte pour nous les femmes dont le gouvernement voudrait faire les grandes perdantes. 

Je vous invite également à prendre conscience d’un autre aspect singulier de cette grève, en plus de sa longueur ( qui n’est elle que le résultat d’un gouvernement dur et méprisant).

Je veux parler des secteurs qui sont aujourd’hui en grève et qui ne se la jouent pas solo, chacun dans leur coin. Face à la division organisée, où les politiques de la peur nous invite à pointer le chômeur comme fraudeur, l’étranger comme ennemi, le fonctionnaire comme un privilégié mais aussi le cadre comme une élite.

Voir aujourd’hui des avocats rejoindre les électriciens gaziers, des comédiens et des danseurs aux cotés des égoutiers, des cheminots et des universitaires marchant ensemble, c’est se rappeler à nos intérêts communs, à l’amplitude de notre force collective. 

Ce mouvement est évidement centré sur la colère face à cette réforme des retraites, ce que tente d’étouffer ce gouvernement c’est cette idée que le mal est bien plus profond, et c’est justement ce qui dit cette lutte, une aspiration à un autre modèle de société. 

Ce qui se dit à travers cette lutte, c’est, je crois, la nécessité de donner du sens à nos vies, le sens des relations, du travail, de chercher en tout point les voies de la dignité.  A l’image de cette cheffe de service d’un hôpital parisien qui explique lors d’une conférence de presse : « je me suis rendue compte que dans les réunions hebdomadaires où on parle avec le personnel du cas de tous les patients, que je devenais une espèce de robot à dire – quand est-ce qu’il sort ? quand est-ce qu’il sort ? quand est-ce qu’il sort ? Et les jeunes infirmières me regardaient. Maintenant je sais quand on me regarde comme ça c’est que je ne suis plus éthique. Et alors je leur ai dit « N’oubliez jamais pourquoi les patients sont là ».

Cette perte de sens c’est aussi vrai aussi des personnels du conseil départemental des Hauts-de-Seine qui sont en charge du social et refusent une énième réorganisation par la droite départementale dirigée par P. Devedjian. Alors que les excédents budgétaires se comptent chaque année en centaines de millions d’euros, les effectifs sont rabotés.  L’une d’elle explique : « Moi, madame L, assistante socio-éducative dans un service social de secteur, suis passée d’une équipe de 18 assistantes sociales à 7 prévues en janvier 2020 pour une commune de plus de 60 000 habitants » . Avec Gabriel Massou et les autres conseillers départementaux du groupe Front de gauche, nous ne ménageons pas nos forces pour construire des mobilisations capables de gagner (ex. carte transport pour les seniors, finalement obtenus par la Région). 

L’insensé, c’est vrai aussi de ces habitants de Colombes qui se battent pour que des enfants, qui devraient être protégés puisqu’ils qui subissent déjà des difficultés à se loger avec leur famille, ne se trouvent pas en plus refusés à la porte de l’école, puis quand ils y entrent, de la cantine ou des centres de loisirs. Ce non-sens, c’est vrai chez cette habitante de Villeneuve qui , comme tant d’autres, aurait besoin d’un appartement plus grand pour permettre d’élever ses enfants dans de bonnes conditions mais qui n’a pas les revenus suffisants, elle aimerait travailler mais n’a pas de moyen de garde pour la petite dernière. Après maintes démarches infructueuses, c’est elle qui me rassure « c’est pas grave Mme Faucillon ». Trouver du sens à tout cela est peine perdue, mais chercher à construire du sens ensemble est de l’ordre du vital !

Face à ces voix qui s’élèvent, à ces têtes qui se relèvent, à cette dignité retrouvée, le pouvoir perd les pédales et la provocation se poursuit. En ce début de semaine Emmanuel Macron n’a rien trouvé de mieux que d’accueillir à Versailles les 200 grands chefs d’entreprise nationaux et internationaux. Les 1% les plus riches de la planète.

Comme le dit le psychanalyste Roland Gori, Emmanuel Macron ne gouverne pas, il soumet un peuple. Et quand le peuple refuse la soumission, le pouvoir répond par la violence.  Noam Anouar, du syndicat policier VIGI le dit bien « Le ministre de l’intérieur et l’ensemble du gouvernement ne tiennent aujourd’hui que grâce à la police ». 

Car on ne compte plus une seule manifestation sans que les forces de l’ordre ne chargent les manifestants avec une brutalité choquante, écrasante.

Les violences policières ont enfin percé dans le débat politique et médiatique. Les visages ensanglantés, les interpellations dangereuses, les mutilations, les croches-pieds ou les tirs de LBD à bout portant ne sont plus la préoccupation du seul mouvement social, comme ils ne sont plus le souci des seuls quartiers populaires.

Avec le groupe des députés communistes, nous avons à deux reprises demandé une commission d’enquête sur la doctrine du maintien de l’ordre. Je vous l’annonce, je viens de déposer une proposition de loi visant à améliorer les procédures de justice lors de faits relevant de violences policières et j’avais déjà il y a quelques mois demandé l’interdiction des LBD, plus récemment celle des techniques de plaquage ventral qui ont causé la mort de Cédric Chouviat, comme celle d’Adama Traoré. 

Cette brutalité, signe d’autoritarisme et d’une démocratie asphyxiée nous oblige évidement à faire force, force pacifiste, à trouver aussi des formes de mobilisation qui permettent à celles et ceux qui finissent par avoir peur d’aller en manifestation de se mobiliser aussi. 

Quand un pouvoir cherche à soumettre, Ça doit nous interroger sur la manière de faire vivre les mobilisations mais ça rend plus fort le besoin de perspectives politiques.  

Je ne peux pas prédire ce qu’il va se passer sur cette réforme des retraites, en tant que députée, évidement avec mon groupe et les autres groupes de gauche, nous préparons la riposte si le texte arrive jusqu’au parlement mais force est de voir notre trop faible nombre. La question de l’unité à gauche des forces sociales, politiques, culturelles n’est pas un totem ou une marotte de ma part, c’est une nécessité pour une perspective de prise de pouvoir. Marine Le Pen a annoncé sa candidature, le camp de Macron organise le duel de second tour. Comme députée, comme citoyenne, je me refuse à ce remake mortifère et déprimant de 2017. 

Nous devons d’urgence unir nos forces, ne pas seulement s’opposer ensemble mais construire ensemble. 

La gauche aujourd’hui commence à se parler,  elle peut même se disputer,  mais surtout elle doit avancer pour construire un projet social et écologique.  Il est temps que chacun et chacune affiche cette responsabilité. Je vois qu’au local, un peu partout dans le pays, des hommes et des femmes prennent ce chemin et j’espère qu’ils seront soutenus.

Vous aurez compris que les doutes que j’exprimais plus haut ne viennent que renforcer mon envie d’agir avec vous, à l’assemblée, en permanence de terrain, en atelier législatif ou dans votre quartier. Agir au service des autres,  tenter de donner le meilleur de ce que l’on est, c’est ce qui s’exprime aujourd’hui dans les imaginaires mais aussi dans les dons fait pour les caisses de grève que je vous invite à encore alimenter. Alors oui, c’est incontestablement une période de doutes. Non pas tellement sur le fait qu’il faut gagner, pas non plus sur le fait qu’on pourrait y arriver, mais très fortement sur le « comment on y arrive ? ». Je crois pour autant que nous sommes sur le bon chemin.  Celui qui consiste à questionner de fond en comble ce modèle qui nous enferme, à interroger en grand le sens, celui de nos besoins, de notre modèle de productions, de la place du travail…celui qui consiste prendre conscience et confiance en notre force collective et à se mettre en mouvement ensemble, chacun à notre façon ! cette année, ce seront nous les puissants et les puissantes, de la solidarité.  Force à vous ! Encore très belle année à vous.

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